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RAES pour un plaidoyer de l’e-santé en Afrique Francophone

Mardi 29 Novembre 2011

Depuis une dizaine d’années, en Afrique comme ailleurs, l’intégration des Technologies de l’Information et de la Communication (TIC) aux systèmes de santé (e-santé) s’est brusquement accélérée. Définie par l’OMS comme « l’utilisation appliquée au secteur de la santé des communications électroniques et des technologies de l’information », l’e-santé a le potentiel de renforcer les systèmes nationaux de santé en facilitant la pratique quotidienne des professionnels de la santé, notamment en offrant plus d’équité dans l’accès à des services de meilleure qualité et en apportant des solutions pour résoudre d’endémiques problèmes de gouvernance sanitaire. 

Aujourd’hui, la pertinence d’une application des TIC à la santé en Afrique ne fait plus débat : difficile de trouver un expert pour penser que l’avenir des systèmes de santé ne passera par leur informatisation, en particulier par la mise en œuvre de solutions TIC locales destinées à résoudre des problèmes spécifiques de chaque pays.

En matière d’e-santé, le continent africain fait d’ailleurs figure de Nouvelle Frontière et de nombreux signes indiquent que les années à venir apporteront leur lot d’appuis financiers pour appuyer la « numérisation » des systèmes de santé africains. C’est pourquoi il est temps de conduire des actions d’information et de plaidoyer car des éclaircissements et des recommandations doivent être formulés avant de faire le grand pas. Car l’Afrique peut tout aussi se transformer en une sorte d’Eldorado où gouvernements et décideurs sous-informés mettraient en œuvre des solutions inadaptées, mal ficelées, engouffrant ainsi des milliards de CFA en lieu et place de sauver des millions de vies.

Ce risque existe, il est même assez élevé en Afrique de l’Ouest où la nouvelle prise en compte de l’e-santé est accompagnée d’un effet néfaste : après avoir longtemps douté de l’intérêt des TIC appliquées à la santé, les principaux acteurs semblent aujourd’hui en attendre d’improbables miracles. Soyons clairs : les TICs ne peuvent pas tout régler —ce ne sont que des outils—leur application demeure complexe et sujette à des règles particulières qu’il s’agit de maitriser. L’attitude de certains pays d’Afrique de l’Ouest et de leurs partenaires dénote un déficit alarmant de communication, une méconnaissance, un manque d’information, voire une désinformation dont sont sujets nombre de décideurs, chercheurs et bailleurs francophones.

Dans les mois à venir, le RAES souhaite faire un état des lieux de ce qui se sait et de ce qui se fait. Nous souhaitons dresser des pistes de travail pour l’Afrique francophone sur la base de travaux transdisciplinaires qui dépassent le seul secteur de la santé dans lequel l’e-santé reste habituellement cantonnée. Cette approche ouverte et inclusive doit nourrir la formulation de recommandations concrètes pour aider les décideurs des pays concernés, et leurs partenaires, à réduire la marge d’erreur à l’heure des prises de décisions.   Cette enquête doit nous amener à comprendre pourquoi l’e-santé reste de façon générale si méconnue des acteurs africains francophones et sujette à autant de mythes que de fantasmes.

Le terme e-health est issu d’un courant de pensée anglophone, dont la production écrite et orale n’a pas, ou très peu, été traduite en langue française. Pour s’en rendre compte, conduisons une simple expérience : une simple recherche sur Google confirme la fracture numérique qui se dessine peu à peu entre pays anglophones et francophones. En tapant les deux mots clefs « e-health » et « Africa », on génère 131 millions de réponses, alors que « e-santé » et « Afrique » n’en produit que 64 200. Si l’on remplace « e-santé » par le terme cybersanté, on n’obtient que 56 200 réponses.

Une cause du retard pris par les pays francophones en matière d’implantation d‘initiatives e-santé, et le déficit d’équité entre pays francophones et anglophones qui en résulte, s’explique par la linguistique, et l’absence d’un terme approprié—et globalement accepté— pour désigner l’application de (toutes) les TIC au secteur de la santé. L’anglais résume ces applications sous le terme fédérateur d’ « e-santé », alors que la langue française hésite et tatillonne encore à la recherche du juste mot valise. Ainsi, en langue française, e-health ou cybersanté se disent souvent « télémédecine » ou « télésanté », dénotant au passage l’emprise des médecins sur le sujet. D’ailleurs, il n’y a pas d’articles « e-santé » ou « cybersanté » sur Wikipedia alors qu’on trouve un article « télémédecine ». Or, la « télémédecine » n’est qu’une discipline de « l’e-santé ». Elle est le territoire des docteurs (elle permet la présence du docteur là où il n’est pas), mais d’autres compétences—et professions—sont nécessaires pour mettre en œuvre des actions nationales destinées à renforcer les systèmes de santé de manière efficace et pérenne.

Pour relever les multiples obstacles auxquels font face les TIC dans le secteur de la santé, des expertises nouvelles demandent à être associées : telles que les sciences politiques et sociales, la communication, l’économie, le droit,  la philosophie, la santé publique, l’informatique, les télécommunications, etc. En résumant systématiquement « l’e-santé » à la « télémédecine » les pays francophones risquent d’isoler la technologie—l’outil—des multiples dimensions nécessaires pour en assurer son acceptation, son intégration et sa pérennisation. Eysenbach, avocat et gourou « e-health » de la première heure, signale : « le terme ne caractérise pas seulement un développement technique, mais aussi un état d’esprit, une manière de réfléchir, une attitude et un engagement pour être connectés, et mondiaux, en utilisant les TIC. »

Une hypothèse reste à vérifier : cet « état d’esprit » ne serait-il pas absent d’une zone « francophone » cannibalisée par ses politiques et professionnels de la santé ? Et cette absence n’expliquerait-elle pas les retards et les échecs ? Dans un tel contexte, comment promouvoir une « e-santé » africaine et francophone de qualité ? Peut-être en brisant les murs qui séparent les disciplines, en communiquant, en expliquant d’abord ce qu’est l’e-santé, ce qu’on en sait, ce qui marche, et comment en tirer meilleur profit. Car le manque d’information est flagrant et attise autant de mythes que de rumeurs : le ratio anglais/français de pages Internet traitant de la « santé » en « Afrique » est de 30 pour 1, ce qui est acceptable. Il passe en revanche à 822 pour 1 pour « l’e-santé » en « Afrique » et ce même en additionnant les termes e-santé, télésanté, cybersanté et télémédecine. Ceci illustre de manière simpliste peut-être, mais imagée, l’écart quantitatif inouï qui existe sur le sujet entre les langues française et anglaise à ce sujet. Au niveau qualitatif, le constat est tout aussi flagrant : la plupart des études francophones essayent encore de convaincre les décideurs de la pertinence des TIC appliquées à la santé en Afrique[1], lorsque les travaux anglophones ont délaissé ce débat tranché depuis 2005 par l’OMS pour s’interroger aujourd’hui sur les stratégies à mettre en œuvre, l’efficacité comparée des outils et services, l’innovation des business modèles, la mobilisation des fonds, la durabilité des programmes et la mesure de leur impact.

Des indicateurs plus spécifiques confirment le retard pris par les pays francophones d’Afrique de l’Ouest[2], notamment l’absence : de méthodologie pour évaluer la faisabilité des projets, de planification nationale, de modèles d’architectures, de leadership et de compétences, de stratégie « d’alphabétisation numérique », de recherche de modèles économiques et financiers, de stratégie de mobilisation de fonds, d’engagement politique éclairé, de suivi, de coordination et d’échange d’informations entre divisions et agences, de cohésion/coordination et de cadres d’échanges durables, de cursus universitaires adaptés, de production de contenus et de logiciels libres et locaux, d’informations sur les spécificités culturelles, mais aussi : méconnaissance—ou absence de connaissance des systèmes et des applications disponibles, absence de recherche, d’évaluation et de suivi, absence même de questionnement sur l’interopérabilité de ces systèmes, etc. En Afrique Francophone, l’e-santé repose le plus souvent sur les seules épaules de quelques « champions nationaux »[3]. Que ceux-ci adviennent à disparaitre ou à être désavoués, et tout est à recommencer. 

Des travaux de qualité ont été réalisés dans des pays africains tels le Kenya ou l’Afrique du Sud, et on gagnerait beaucoup à les rendre accessibles aux chercheurs et décideurs francophones, ainsi qu’à réfléchir à leur application dans nos pays. Les bonnes pratiques existent aussi, des modèles économiques ont été développés, des solutions libres ne demandent qu’à être utilisées… alors que la plupart des plans nationaux de développement sanitaire des pays francophones ne font toujours pas mention de « e-santé » ou d’un terme équivalent.

Ce travail devrait aboutir à des recommandations très pratiques qui seraient formulées dans le cadre des orientations du Plan Stratégique de Développement de la Cybersanté pour l’Espace CEDEAO de l’Organisation Ouest Africaine de la Santé (OOAS). Ces recommandations aiguilleraient le nécessaire travail de vulgarisation et de plaidoyer à conduire auprès des acteurs francophones (politiciens, bailleurs, universitaires, professionnels de la santé, ONG, etc.) sans lequel les mauvaises décisions risquent d’être prises, accentuant l’iniquité entre Afrique et reste du monde, pays anglophones et francophones, et affaiblissant de manière durable la gouvernance des systèmes de santé africains, au lieu de la renforcer.

 


[1] Tic et Systèmes de Santé en Afrique, Huet, Romdhane, Tcheng, IFRI, Programme Santé et Environnement, juin 2010

[2] Atlas, eHealth Country Profiles, Global Observatory for e-Health series, Volume I, WHO, 2011

[3] Plan Stratégique de Développement de la Cybersanté dans l’Espace CEDEAO, Organisation Ouest Africaine de la Santé  2011-2013 

 

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